Rêvéaliteur et moi-même nous sommes livrés à un petit exercice de figures imposées dont le principe était de rédiger un texte d'une dizaine de lignes
en y intégrant vingt mots choisis par l'un et l'autre.
Mots choisis par Eric : mer, vertu, équilibre, voyage, citronnier, naturel, plafond, photographie, pupitre, essentiel.
Mots piochés au hasard dans le dictionnaire par moi-même : balançoire, valise, fou, réveiller, arrogance, sud, jasmin, début, zeste, précipité.
Version d'Eric :
Dépêche AFP 14h10
Pour le début de son voyage officiel au sud de la France, M. le secrétaire général Chikungunya s’est rendu au
quartier de la balançoire rendre visite à ses confrères des Mosquitos. Les photographies sur fond de mer ne manqueront pas d’authentifier
l’essentiel de sa venue sobre avec une valise à la main et une fleur de jasmin dans l’autre, symbole d’une confrérie sincère. La
vertu et l’équilibre furent sujet à réveiller en constance les clameurs tant sans arrogance, M. le secrétaire général devant son
pupitre, dans un naturel qui l’honore, a expliqué ses théories des plus folles. Quand soudain à la fin de l’entrevue alors que des zestes de
vagues revêtaient des couleurs argentés sous un plafond bleuté, a surgi avec arme qui pique, un individu qui se cachait derrière les citronniers. L’individu s’est
précipité alors sur le secrétaire général, le blessant grièvement. Les médecins se réservent de tout pronostique. De sources proches, l’affaire aurait un ordre aux conflits
familiaux. En effet, l’individu fou serait probablement le frère à la sœur du père que l’oncle reniait à l’héritage.
La mienne :
Léna fixe la mer. Sans même prendre le temps de défaire sa valise à son arrivée, elle s'est
précipitée pour rejoindre ce lieu plein des souvenirs de son enfance. Elle s'installe sur la balançoire confectionnée par son père l'année de ses
cinq ans et se balance doucement. Ce voyage dans le sud était essentiel pour elle, indispensable à son équilibre. Depuis
le début de l'été, elle comptait les jours, la patience n'étant pas sa principale vertu, elle n'en pouvait plus d'attendre. La chaleur accablante en cette saison
à Paris lui avait fait perdre le sommeil. Elle passait ses nuits à contempler le plafond en songeant qu'elle ne s'habituerait jamais à ce monde complètement
fou que représentait la vie citadine et à l'arrogance de ses habitants. Sa Provence natale lui manquait, ses odeurs de jasmin, ses couleurs
féeriques, ses citronniers baignés de soleil aux zestes si parfumés. Elle ressentait le besoin impérieux de retrouver un peu
de naturel, de faire disparaître tout ce superficiel généré par l'agitation parisienne. Ici, rien ne change. Le temps s'est arrêté, le paysage demeure
immuable telle une photographie. Léna ne veut plus avoir à se réveiller ailleurs qu'ici. Elle est chez elle à présent. Dès demain, elle retrouvera son vieux
pupitre d'écolière et se remettra à écrire ... Enfin ...
14 février 2008. Il ouvre péniblement les yeux mais les referme aussitôt car la lumière du jour l'éblouit. Une violente douleur lui parcourt la nuque, ses jambes sont engourdies, son bras
droit le fait souffrir. Seconde tentative pour garder ses yeux ouverts. Il y parvient enfin et se découvre allongé dans un lit d'hôpital. Mouvement de panique, il essaie de bouger mais
impossible, tout le bas de son corps est endolori. Il s'affole, fouille dans sa mémoire pour comprendre comment il a bien pu atterrir ici mais c'est le trou noir. Un sentiment de peur l'envahit,
que s'est-il donc passé ?
Une infirmière pénètre dans sa chambre. Quand elle le voit réveillé, elle lui adresse un sourire rassurant et lui dit d'une voix douce :
" Vous nous avez fait une sacrée frayeur. Comment vous sentez-vous ?
- Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
- C'est les pompiers qui vous ont amené ce matin aux urgences. D'après ce qu'on m'a dit, vous avez été renversé par une voiture alors que vous traversiez sur un passage piéton. Vous ne vous
rappelez pas ?
- Non. Je suis blessé ?
- Rien de bien méchant, vous avez eu de la chance, quelques vilains bleus, une énorme bosse à la tête. On va vous garder quelques jours en observation et vous pourrez rentrer chez vous. Par
contre, vous n'aviez aucun papier d'identité sur vous alors on n'a pas pu prévenir votre famille. Vous voulez qu'on appelle quelqu'un ? Votre femme ? Un ami ? "
Il cherche désespérément dans ses souvenirs mais c'est le néant. Il est incapable de dire s'il est marié, s'il a des enfants. La panique le gagne, il ne se souvient plus de rien.
" Vous ne savez donc pas qui je suis ? s'inquiète-t-il auprès de l'infirmière.
- Non, comme je vous l'ai dit, vous n'aviez pas de portefeuille. La police l'a cherché mais elle pense qu'une personne a profité de la confusion de l'accident pour le ramasser et le voler. Ne
vous inquiétez pas, vous avez subi un choc violent, il se peut que ça ait altérer momentanément votre mémoire. C'est fréquent, vous savez. Les médecins vont vous faire passer des examens
complémentaires pour vérifier ça. Essayez de vous reposer et prévenez-moi si quelque chose vous revient à l'esprit. "
Le soir venu à l'autre bout de la ville, une femme tente vainement de joindre son mari sur son portable. Furieuse que même en ce jour de fête de saint Valentin, il ne prenne pas la peine de
rentrer à la maison à une heure décente, elle décide que cette fois, il est allé trop loin. Il lui avait promis de faire des efforts mais comme toujours, ses belles promesses se sont envolées.
Depuis des mois, elle le menace de divorcer, puisqu'il ne l'a pas prise au sérieux, il va le regretter. Dès demain, elle prendra rendez-vous avec son avocat pour lancer la procédure.
Quarante ans plus tôt
Ce mois de mai s'est fait l'écho
D'une jeunesse contestataire
Fruit d'un mouvement unitaire
Venant bouleverser l'ordre bien établi
D'une société à demi endormie.
Des évènements rentrés dans l'histoire
Gravés dans toutes les mémoires
Un pays dans son entier paralysé
Personne n'aurait pu imaginer
Paris ressemblant à un champ de bataille
Les ouvriers cessant le travail.
Qu'est-il aujourd'hui advenu de tous ces étudiants ?
Sont-ils rentrés dans le rang ?
Leur fougue s'est-elle fanée au cours de ces années ?
Ou bien ont-ils su malgré tout résister
A la tentation de devenir avec le temps
Des citoyens bien trop obéissants ?
A l'heure où cette jeunesse révoltée
A bientôt l'âge d'être retraitée
Leurs vingt ans à jamais immortalisés
Sont pour l'éternité associés
A ce fameux mois de mai
Où tout a basculé.
A la croisée des chemins
Ai-je toujours fait le bon choix
Invoquant le destin
Pour me montrer la voie ?
Quel aurait été le parcours
Si par obstination
J'avais fait taire l'amour
Et privilégier l'ambition ?
Caduque réflexion
Sur un impossible retour en arrière
Fait d'improbables digressions
Sur une hypothétique carrière
Au chant des regrets naissants
J'impose le silence
Préférant le présent
Sans notion d'excellence
Un dernier regard jeté
A cette époque lointaine
Un arrière-goût d'inachevé
Précautionneusement mis en quarantaine
(Sur une photo de Simon Thibaut)
Post-scriptum