Sonia rentre chez elle épuisée. Comme d'habitude, le dernier service s'est éternisé et le restaurant n'a pas fermé ses portes avant deux heures du matin. Son patron lui a promis un jour de
congé pour récupérer ses heures supplémentaires mais depuis le temps, elle a appris à connaître la valeur de ses promesses. Elle sait que dès demain, il les aura oubliées, elle ne se fait plus
d'illusions.
Pour ne pas réveiller ses enfants, elle file tout droit dans sa chambre sans allumer les lumières de son petit appartement et là, elle s'effondre sur son lit. Elle jette un coup d'oeil au réveil,
il est près de quatre heures. Si elle s'endort maintenant, elle craint de ne pas réussir à se lever pour emmener ses deux filles à l'école alors elle décide de lutter contre le sommeil et la
fatigue qui commencent à engourdir son corps. Il ne faut pas qu'elle dorme, il ne faut pas ...
Sonia sait comment faire pour ne pas sombrer, il lui suffit juste de remettre en marche la machine à cogitation. Simplement songer à ce qu'est sa vie aujourd'hui, rien de tel pour la garder
éveillée tant le sentiment de rage qui la saisit est violent dans ces cas-là. Elle ne s'apitoie pas sur son sort, elle se révolte de l'intérieur. Crier haut et fort sa colère, elle sait que
cela ne servirait à rien puisque personne ne serait là pour l'entendre. Elle la garde donc muette mais toujours aussi bouillonnante car c'est cette révolte qui l'aide à tenir, qui la maintient en
vie. Sans elle, elle n'aurait plus la force de se battre, elle coulerait en entraînant ses filles avec elle. Une issue qu'elle refuse obstinément, question d'orgueil mais pas seulement. Elle ne
veut pas se victimiser, elle assume ce qu'elle est en ne réussissant pas encore tout à fait à avoir fait le deuil de ce qu'elle aurait pu ou dû être.
Finalement, il suffirait de peu pour que son existence change du tout au tout. Que son ex-mari se décide enfin à se rappeler qu'avant sa nouvelle vie, il a eu une femme et
deux enfants, qu'il a bientôt trois années d'arriérés de pension alimentaire qu'il ne versera jamais en ayant savamment orchestré son insolvabilité. Ou alors encore, que l'un de ces CV parmi
la centaine qu'elle a déjà envoyée ne termine pas au fond d'une corbeille à papier, lui redonnant l'espoir que son bac + 5 qu'elle avait si brillamment obtenu n'est pas à jeter au rebut. Mais
tout ça n'est pas à l'ordre du jour. Dans quelques heures, Sonia reprendra son service au restaurant "Le grand marmiton" parce que la vie continue, il y a les factures à payer, les filles à
élever.
Retour à la réalité ...
Tous ces mots mis bout à bout
Pour pouvoir encore tenir debout
Dernier acte de résistance
Face à toutes ces souffrances
Mais la source se tarit
Les émotions se rarifient.
Le coeur est trop lourd
Limite du point de non-retour
Il te faudrait te battre encore un peu
Soigner ton âme et ses bleus
Mais l'envie n'y est plus
Te voici vaincue.
Que pourrais-je dire ou faire
Pour te sortir de cet enfer ?
Accepter ce silence
Admettre mon impuissance ?
Jour après jour, je te vois décliner
Et cette issue fatale approcher
L'heure des adieux sonnera
Réalité à laquelle, je ne me résous pas.
(Sur une photo de La Flâneuse)
Rêvéaliteur et moi-même nous sommes livrés à un petit exercice de figures imposées dont le principe était de rédiger un texte d'une dizaine de lignes
en y intégrant vingt mots choisis par l'un et l'autre.
Mots choisis par Eric : mer, vertu, équilibre, voyage, citronnier, naturel, plafond, photographie, pupitre, essentiel.
Mots piochés au hasard dans le dictionnaire par moi-même : balançoire, valise, fou, réveiller, arrogance, sud, jasmin, début, zeste, précipité.
Version d'Eric :
Dépêche AFP 14h10
Pour le début de son voyage officiel au sud de la France, M. le secrétaire général Chikungunya s’est rendu au
quartier de la balançoire rendre visite à ses confrères des Mosquitos. Les photographies sur fond de mer ne manqueront pas d’authentifier
l’essentiel de sa venue sobre avec une valise à la main et une fleur de jasmin dans l’autre, symbole d’une confrérie sincère. La
vertu et l’équilibre furent sujet à réveiller en constance les clameurs tant sans arrogance, M. le secrétaire général devant son
pupitre, dans un naturel qui l’honore, a expliqué ses théories des plus folles. Quand soudain à la fin de l’entrevue alors que des zestes de
vagues revêtaient des couleurs argentés sous un plafond bleuté, a surgi avec arme qui pique, un individu qui se cachait derrière les citronniers. L’individu s’est
précipité alors sur le secrétaire général, le blessant grièvement. Les médecins se réservent de tout pronostique. De sources proches, l’affaire aurait un ordre aux conflits
familiaux. En effet, l’individu fou serait probablement le frère à la sœur du père que l’oncle reniait à l’héritage.
La mienne :
Léna fixe la mer. Sans même prendre le temps de défaire sa valise à son arrivée, elle s'est
précipitée pour rejoindre ce lieu plein des souvenirs de son enfance. Elle s'installe sur la balançoire confectionnée par son père l'année de ses
cinq ans et se balance doucement. Ce voyage dans le sud était essentiel pour elle, indispensable à son équilibre. Depuis
le début de l'été, elle comptait les jours, la patience n'étant pas sa principale vertu, elle n'en pouvait plus d'attendre. La chaleur accablante en cette saison
à Paris lui avait fait perdre le sommeil. Elle passait ses nuits à contempler le plafond en songeant qu'elle ne s'habituerait jamais à ce monde complètement
fou que représentait la vie citadine et à l'arrogance de ses habitants. Sa Provence natale lui manquait, ses odeurs de jasmin, ses couleurs
féeriques, ses citronniers baignés de soleil aux zestes si parfumés. Elle ressentait le besoin impérieux de retrouver un peu
de naturel, de faire disparaître tout ce superficiel généré par l'agitation parisienne. Ici, rien ne change. Le temps s'est arrêté, le paysage demeure
immuable telle une photographie. Léna ne veut plus avoir à se réveiller ailleurs qu'ici. Elle est chez elle à présent. Dès demain, elle retrouvera son vieux
pupitre d'écolière et se remettra à écrire ... Enfin ...
14 février 2008. Il ouvre péniblement les yeux mais les referme aussitôt car la lumière du jour l'éblouit. Une violente douleur lui parcourt la nuque, ses jambes sont engourdies, son bras
droit le fait souffrir. Seconde tentative pour garder ses yeux ouverts. Il y parvient enfin et se découvre allongé dans un lit d'hôpital. Mouvement de panique, il essaie de bouger mais
impossible, tout le bas de son corps est endolori. Il s'affole, fouille dans sa mémoire pour comprendre comment il a bien pu atterrir ici mais c'est le trou noir. Un sentiment de peur l'envahit,
que s'est-il donc passé ?
Une infirmière pénètre dans sa chambre. Quand elle le voit réveillé, elle lui adresse un sourire rassurant et lui dit d'une voix douce :
" Vous nous avez fait une sacrée frayeur. Comment vous sentez-vous ?
- Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
- C'est les pompiers qui vous ont amené ce matin aux urgences. D'après ce qu'on m'a dit, vous avez été renversé par une voiture alors que vous traversiez sur un passage piéton. Vous ne vous
rappelez pas ?
- Non. Je suis blessé ?
- Rien de bien méchant, vous avez eu de la chance, quelques vilains bleus, une énorme bosse à la tête. On va vous garder quelques jours en observation et vous pourrez rentrer chez vous. Par
contre, vous n'aviez aucun papier d'identité sur vous alors on n'a pas pu prévenir votre famille. Vous voulez qu'on appelle quelqu'un ? Votre femme ? Un ami ? "
Il cherche désespérément dans ses souvenirs mais c'est le néant. Il est incapable de dire s'il est marié, s'il a des enfants. La panique le gagne, il ne se souvient plus de rien.
" Vous ne savez donc pas qui je suis ? s'inquiète-t-il auprès de l'infirmière.
- Non, comme je vous l'ai dit, vous n'aviez pas de portefeuille. La police l'a cherché mais elle pense qu'une personne a profité de la confusion de l'accident pour le ramasser et le voler. Ne
vous inquiétez pas, vous avez subi un choc violent, il se peut que ça ait altérer momentanément votre mémoire. C'est fréquent, vous savez. Les médecins vont vous faire passer des examens
complémentaires pour vérifier ça. Essayez de vous reposer et prévenez-moi si quelque chose vous revient à l'esprit. "
Le soir venu à l'autre bout de la ville, une femme tente vainement de joindre son mari sur son portable. Furieuse que même en ce jour de fête de saint Valentin, il ne prenne pas la peine de
rentrer à la maison à une heure décente, elle décide que cette fois, il est allé trop loin. Il lui avait promis de faire des efforts mais comme toujours, ses belles promesses se sont envolées.
Depuis des mois, elle le menace de divorcer, puisqu'il ne l'a pas prise au sérieux, il va le regretter. Dès demain, elle prendra rendez-vous avec son avocat pour lancer la procédure.
Post-scriptum